Prologue

Je suis parti presque trois mois à New York. Ce qui s'est passé là-bas m'a suffisamment marqué pour que j'ouvre aujourd'hui ce blog.

Mes récits et reflexions sont issus de notes et de mails écrits à l'époque ainsi que de souvenirs d'aujourd'hui.

Ce qui suit s'est produit entre le 21 septembre et le 10 décembre 2006.

24.2.07 03:37, Commenter

NEW YORK VERTIGO

Je me suis séparé de ma mère peu avant la fouille des sacs et le portillon magnétique. Ce dernier me sépare de tout en fait, ma mère, la France, ma vie. De là tout découle. La rivière aventureuse prend sa source, mais son cours est ascendant, c'est une montagne que je vais gravir. Une ascension mentale. J'ai chaussé mes crampons, je suis prêt pour l'escalade.

Je file la métaphore montagnarde, mais c'est moins pour présenter l'ardeur de la tâche qui m'attend - s'intégrer à un monde qui n'est en rien le mien - que pour présenter l'épreuve personnelle que je vais et que je veux vivre. Si je pars, c'est parce que j'ai du temps mais surtout parce que j'en ai besoin. J'ai besoin de me trouver et de m'affirmer. J'ai besoin de fuir la vie estudiantine et banlieusarde que je mène à Paris, qui m'angoisse, qui m'affaisse, qui m'embourbe.

Je vais être servi.

24.2.07 03:49, Commenter

ACROSS TWO UNIVERSES

Le premier contact avec l'étranger fut ... espagnol. Mes deux voisins dans l'avion, deux quarantenaires goguenards de Murcie. Petite ville du sud de l'Espagne, typique, le couple l'était davantage, un cliché ambulant. Mais un cliché comme on les aime. Elle avait le physique d'un pilier de rugby et le caractère sémillant ; lui était plus discret. Je pars pour améliorer mon anglais, et me voila en train de parler en espagnol. C'était peut-être aussi un aperçu du cosmopolitisme de ma future ville d'accueil.

Mais je me trompe, mon premier contact avec les Etats-Unis s'est produit à l'aéroport de Roissy, quand je me suis plié aux exigences grandiloquentes de la fouille des bagages. Et la batterie de questions qui l'accompagnent, toutes plus farfelues : "Avez vous fait vous-même vos bagages ? A qui sont les affaires ? Un inconnu aurait il pu avoir accès à vos bagages sans que vous le remarquiez ? Avez vous un pistolet dans vos bagages?"

Ces questions ne sont qu'un prélude aux fameuses fiches roses distribuées dans l'avion :

"Cochez les cases vous correspondant :
-je suis alcoolique
-je suis drogué
-je suis un prisonnier en cavale
Si vous avez répondu oui à une de ces affirmations, veuillez vous présentez au plus vite auprès de la direction. Il est possible que l'entrée dans le pays vous soit refusée"

Cet arsenal de renseignement nous fait entrer de plain-pied dans une société où la sécurité n'est pas seulement une affaire d'état, mais l'affaire de tous.

Je suis arrivé à la douane newyorkaise avec une petite appréhension : je ne suis pas un touriste, je dois le prétendre. Je vais rester trois mois, ça fait beaucoup pour un touriste. Je vais travailler, sans permis de travail. Mais les questions du douanier ne furent pas ambiguës, je les prenais avec tranquillité malgré l'intimidant appareil photo rétinien. J'ai pensé que j'avais bien de la chance de ne subir qu'un contrôle succinct, parce que d'autres ne peuvent pas en dire autant.

 

Je ne me suis pas trompé. Le métro newyorkais est connu pour être tortueux, les visiteurs s'y perdant invariablement. J'ai fait une sorte de sans faute entre l'aéroport JFK et la maison d'Edwin. "Sorte de" car j'ai fait une erreur - vite rectifiée - de Airtrain (le métro de l'aéroport), j'ai pris le mauvais train suite aux indications ... d'une employée de l'aéroport.

Le premier métro m’a tout de suite mis dans l’ambiance. La ligne E m’a introduite à la vraie Amérique, celle dans laquelle on se réveille après avoir rêvé toute la nuit (toute la vie), l’Amérique aux deux visages. Dépassé le Airtrain surtaxé et l’aéroport détaxé. Bienvenue dans la lointaine banlieue de New York. Celle des exclus de Manhattan, sans abris, immigrants chers à l‘ancien maire Rudolph Giuliani. Une atmosphère de pays du tiers monde règne dans le wagon. Les hispaniques sont majoritaires, les Noirs les concurrencent, tous ont la mine déconfite, harassés par leurs emplois sous payés. La moyenne d’âge est globalement celle que je côtoierai pendant ces trois mois dans le réseau MTA, aucune personne âgée, peu d’adolescents, peu de familles.

Évidemment, les choses changent dans la ligne 6, nous sommes dans Manhattan, nous ne sommes pas les mêmes habitants.

Arrivé à bon port en fin d'après midi, j'ai du attendre Edwin 20 minutes, ce qui m'a donné l'occasion de discuter avec l'un de ses voisins... âgé de 8 ans. Il est venu me parler, attendrissant, me posant toute une série de questions sur ma valise et sur la musique que j’écoutais.

3 Commentaires 27.2.07 03:32, Commenter

A STOP AROUND THE CORNER

L'appartement d'Edwin fut mon port d'attache pour quelques jours, en attendant de trouver une colocation. Il habite avec deux autres Equatoriens, dans Astoria, un quartier périphérique de Manhattan. Je prévoyais d'emménager dans une auberge de jeunesse après 3-4 jours, il refusa. Je suis finalement resté 10 jours.

Edwin est le petit ami actuel de mon ex petite ami équatorienne. J'avais passé un peu de temps avec lui un an plus tôt, à Paris. Notre entente fut très bonne, elle l'est toujours.

Ce premier soir, je prends connaissance de ce qui sera ma bible absolue pendant un certain temps : www.craigslist.com. A New York, il n’y a pour ainsi dire qu’un site pour trouver du travail, un appartement, une soirée à squatter, quelqu’un pour promener son chien etc. Au préalable, je m’étais inscrit sur un autre site depuis la France. J’aspirais à avoir des rendez vous dès mon arrivée. Mais je me suis vite rendu compte que mes contacts étaient mauvais, leur appartement trop loin ou trop cher ; craigslist m’a donné un aperçu plus précis de ce que je devais chercher, en terme de location et de fourchette de prix.

Les premiers coups de fil furent glorieux, passés depuis le téléphone prêté aimablement par le vendeur du « deli » du coin (un deli est une sorte d'épicerie ouverte 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 - autrement dit 24/7) . Tellement glorieux que je ne me souviens de rien, si ce n’est l’espèce de gouffre spatio-temporel dans lequel j'imaginais me plonger pour quelques jours pour ce qui est de la recherche de colocation.

 

Le lendemain de mon arrivée, me rendre à Manhattan trotte dans ma tête avec une drôle d’insistance. Cette portion géographique, sorte de fantasme mondial, ne m’est pas inconnue. Je suis venu à l’âge de 14 ans avec mon père et ma belle mère, 5 jours, juste le temps de voir, le temps de ne rien voir. Pour l’instant, je n’ai fait que visiter le sous terrain via une station de métro.

J’ai aussi pu apercevoir la skyline manhattanienne de la ligne de métro N. Au sortir de la station Queensboro plaza, le train s’élève dans le Queen’s, et laisse voir la fameuse île d’un point de vue dont je ne me lasserai jamais pendant les trois mois. De là je verrai le soleil s’étirer, se découper entre les gratte ciel, faisant rejaillir ses couleurs nacrées sur le bleu des bâtiments. Je le verrai se coucher dans leur ombre bienveillante du coté du New Jersey, sa lumière semi apparente mettant en valeur les étages illuminés. New York n’est jamais aussi beau qu’au coucher du soleil.

http://i159.photobucket.com/albums/t126/guaranaseven/HPIM1906.jpg

En ce deuxième jour, je ne ferai qu’une ballade dans Astoria. Avant tout à la recherche de l’instrument indispensable à une recherche d’appartement : un téléphone portable. Je n’ai pas hésité longtemps, un « pre-paid cell phone » à 80 dollars fera l’affaire. Pour le trouver, j’ai parcouru Steinway avenue. Avec sa transversale Broadway avenue (à ne pas confondre avec son homonyme de Manhattan, ni celle de Brooklyn d’ailleurs - les noms de rues se plaisent à se démultiplier), elle est l’artère principale du quartier. Ces deux rues sont semblables : des immeubles ne dépassant pas 4 étages ; des boutiques à chaque numéro, vendant des services de pédicure, des téléphones mais surtout de la nourriture, restaurants ou « deli » ; et du monde sur les trottoirs où s’entremêlent les odeurs épicées des différents stands de nourriture rapide.

La population locale est surtout faîte d’immigrants, de générations diverses. Originairement grec, le quartier s’est massivement latinisé avec une touche asiatique. Il draine une ambiance communautaire intégrante tout à fait agréable. Il représente ce qu’est le Queen’s, avant tout un quartier résidentiel latino.

En image ça donne : http://i159.photobucket.com/albums/t126/guaranaseven/IMGP0009.jpg 

 

4 Commentaires 27.2.07 03:34, Commenter

STREET FIGHTERS

Cela va faire une semaine que je cherche un appart', en vain. Oui, j’ai transitionné abruptement. En français : j’aurais pu raconter les choses chronologiquement mais non. Parce que c’est comme ça. Parce que ce blog a ses raisons que même la Stasi ignore.

J’ai visité en tout 8 appartements. Ça vous parait peu ? Mais c’est fini oui !

Ladies and Gentlemen, let me introduce you to a very spécial feature, it looks like the jungle, it tastes like the jungle, it smells like the jungle, it’s full of wild animals killing each other, here comes …. : le marché immobilier newyorkais !

Oui, j’ai visité en tout 8 appartements. Mais j’ai du prendre rendez vous avec le double, j’ai du passer une cinquantaine de coups de fil et envoyé au bas mot 500 mails. Chaque jour était l’occasion de découvrir une nouvelle facette de ce fantastique marché. Des mails laissés en suspens sans raison apparente, des messages sans rappel, des appartements paumés, des propriétaires paumés, des gens parfois adorables, parfois…

J’ai donc visité 8 appartements (non je ne me répète pas). Le premier se trouvait dans Astoria, très bien situé, la devanture laissait, elle, plus à désirer. L’intérieur était acceptable, bien que sombre et à la mode des années 80 (en RDA). Il n’y avait pour ainsi dire rien dans ma potentielle chambre. Les colocataires étaient mâles, et au nombre de, je ne sais plus, ils étaient au nombre.

Ma description est très symptomatique de ce que j’avais pu penser à ce moment : je faisais les pour et les contre de l’appartement. Julien Lepers me dit que c’est une mauvaise réponse, en effet, à New York, on ne choisit pas son appart’, mais ce sont les colocs qui te choisissent. L’objectif, je l’ai compris au bout de plusieurs jours, est de plaire de toute façon, peu importe le lieu. Autant vous dire que je n’étais pas très persuasif lors de mes premières visites. Fort heureusement, je ne suis pas passé à côté la perle rare.

Ce fut notamment le cas avec un appartement à Williamsbridge (quartier bobo de Brooklyn). Si l’appartement n’était pas un immanquable, j’aurais du montrer plus d’envie car il avait des atouts certains. Le quartier, la vue sur Manhattan (l’east river au pas de la porte), deux colocs jeunes qui n’ont pas su éclipser dans mon esprit l’aspect poussiéreux et délabré de l’appart‘ et le cagibi qui m’aurait servi de chambre (bien que ce ne soit pas la taille qui compte).

Voici la vue de cet appartement : http://i159.photobucket.com/albums/t126/guaranaseven/HPIM1606.jpg

Le troisième appartement se trouvait également dans Astoria, moins bien placé mais là n’était pas la question. Cette dernière était plutôt la sorte de freak qui est venu nous présenter les lieux (une autre Française faisait la visite). Un Chinois parlant mal anglais, habillé comme un touriste allemand à Ibiza, aussi épais qu’un sandwich SNCF, une peau ravagée, un métier mystérieux, une passion : le foot. Le portrait n’est pas exagéré. De plus, l’appart n’était pas meublé. Quand on repart, en faisant quelques blocs à pied, on se pose quelques questions sur le pétrin dans lequel on s’est tout entier fourré. Oui, je m’y attendais, mais en faisant ces quelques blocs à pied là, les ondes négatives arrivèrent très vite à hauteur de l’hypothalamus.

Elles arrivèrent d’autant plus vite que la visite qui suivait ne s’avérera pas glorieuse non plus. C’est bien simple, je n’ai même pas fait la visite. Les quelques vingt minutes pendant lesquelles je me suis perdu autour de l’appartement ont suffi à mon découragement. C’était dans le lower east side à Manhattan, au bord de Chinatown. Le quartier ressemblait, lui, à une cité de Harlem. Dire que je me suis enfui est un euphémisme.

27.2.07 03:37, Commenter

AU CORPS A CORPS

Alors j’ai profité du soleil et enfin prendre Manhattan par la jambe, et remonter… Je vous passe la cheville Chinatown qui a presque autant d’intérêt que les Olympiades à Paris. J'ai ensuite traversé Little Italy en son sein, en pleine San Gennero (fête nationale du quartier), au milieu des stands de saucisses, des touristes et des magasins de souvenirs : je ne suis pas retourné dans ce coin les trois mois suivants.

Je me suis ensuite accroché aux veines de l’île, ces interminables avenues, toutes identiques (ou presque). J’ai pris la 5ème et je me sentais bien, au chaud, dans l’estomac du monde bien que le soleil pénètre difficilement les artères de la ville. C’était d’autant plus grisant que j’avais dans les oreilles les hululements enivrants de Bertrand Cantat. Oui, le goût de la grosse pomme est terriblement bon. Et encore, il ne fait qu’effleurer mon palet, trois mois de lente dégustation m’attendent.

3 Commentaires 28.2.07 02:15, Commenter

STREET FIGHTERS 2

Après ce temps mort, il a bien fallu réattaquer, et notamment changer les munitions. J’ai parlé de jungle plus haut. Tel le fils de Craô, j'ai du m’armer de persuasion plus que de raison. Faire face à la concurrence immense et déloyale et oublier mes désavantages. Clairement, mon dosser de candidature au graal de l’appartement ne présente que peu d’atouts. Peu ? En fait, un seul : jé souis fwançais. Les défauts : je suis un garçon, je suis jeune, je suis sans travail, je retourne en France deux mois plus tard et de surcroît je n’ai pas toujours le vocabulaire nécessaire pour faire comprendre au locataire/propriétaire que je suis le meilleur colocataire au monde (rien que ça). Avouez que j’étais mal barré.

C’était sans compter les psychopathes à qui j’allais rendre visite.

Le premier n’avait rien d’extraterrestre. Enfin presque, il était suisse. L’appart' me plaisait, à côté de chez Edwin, on a parlé en Français, j’ai fait ce que j’ai pu, mais je n’ai pas convaincu.

Pour le suivant, ce fut une toute autre histoire. Une histoire digne de Paul Auster dans sa trilogie newyorkaise. Je ne me souviens pas de la conversation téléphonique entière mais de la chute : « t’as qu’à venir maintenant ». Je précise qu’en général, des visites sont organisées, pour rassembler la populace locale dans ma situation. Dans ce cas, j’étais invité par un inconnu à venir dans son appart alors que la nuit allait tomber. Autant dire que j’avais les choquottes. Sur le chemin, je tentais tant bien que mal de me rassurer en levant les yeux vers les hôtels chics et en appréciant les rues huppées du Upper east side à quelques blocs de Central Park. Tant bien que mal. Entre arriver au pas de sa porte, sonner et accéder à son étage, il a du se passer 20 minutes, c’est vous dire. Et encore, je dis à son étage, en voyant la porte ouverte, je restai dans la cage d’escalier, en contre bas, à attendre. J’imaginais des coups de feu retentir dans l’immeuble, des petites vieilles laissant entrevoir leur tête dans l’entrebâillement de la porte, la police arriver pied au plancher, sirène gémissante. Faut que j’arrête les Scorsese.

J’ai donc attendu, qu’un petit homme métis apparaisse. M’approchant à pas lents, je me suis rassuré des 15 centimètres qui nous séparaient. Il avait l’air déguisé. En short et marcel, pied nu, crâne nu et lunettes mouches oranges. La visite fut courte, l’appartement ne faisant qu’une grande pièce, il me proposait le lit se laissant le canapé. Bien que sympathique, ce petit homme, un peu artiste, un peu roadie m’a laissé une impression inquiétante de ce que j’étais en droit d’attendre des prochaines visites.

La suivante ne me laissait aucun doute à ce sujet.

 

(Pour lire la suite, appuyez sur "page précédente" - logique n'est-il pas) 

1 Commentaire 3.3.07 02:49, Commenter